Face aux morsures, colères explosives, refus d’opposition ou violences physiques entre pairs, les équipes soignantes et socio-éducatives se trouvent régulièrement confrontées à un sentiment d’impuissance. Dans le quotidien des institutions d’accueil, des services de pédiatrie ou des structures médico-sociales, ces manifestations bruyantes mettent à l’épreuve les capacités de contenance des professionnels. Loin de se réduire à un simple trouble du comportement ou à un défaut de discipline, l’agressivité constitue avant tout un mode d’expression archaïque et complexe qu’il convient de décoder avec rigueur et bienveillance.
L’agressivité : une étape développementale et un langage
Sur le plan du développement psycho-affectif, la pulsion agressive n’est pas d’emblée synonyme de malveillance ou de destructivité pure. Chez le tout-petit, l’absence de verbalisation suffisante et l’immaturité des capacités de régulation émotionnelle conduisent fréquemment à des décharges motrices immédiates. L’agressivité participe alors de l’affirmation de soi, de l’exploration des limites corporelles et de la différenciation d’avec l’autre. Lorsque ces mouvements ne trouvent pas d’espace d’élaboration suffisant, par exemple à travers des médiations corporelles ou l’approche abordée dans la formation consacrée à Le Bébé, l’enfant et le jeu, ils se transforment en passages à l’acte répétés.
Dans les contextes de vulnérabilité psychologique ou de carences affectives, ces comportements traduisent fréquemment une angoisse massive d’abandon, un sentiment d’insécurité interne ou une incapacité à contenir des frustrations élémentaires. L’agressivité devient alors un appel adressé à l’adulte pour vérifier la solidité du cadre environnemental et la permanence du lien.
Ajuster la posture clinique et institutionnelle
Accompagner un enfant aux prises avec ses débordements agressifs nécessite de ne pas répondre par la rétorsion ou le rejet. La posture soignante s’articule autour de principes fondamentaux :
- La contenance physique et psychique : sécuriser l’enfant et le groupe en posant un interdit ferme sur le geste tout en accueillant l’émotion sous-jacente sans jugement moralisateur.
- La mise en mots : prêter un appareil à penser en traduisant la détresse, la jalousie ou la peur qui précèdent souvent la crise d’opposition.
- La cohérence de l’équipe : partager en réunion institutionnelle les ressentis contre-transférentiels, souvent marqués par la colère ou l’épuisement, pour éviter les clivages au sein du collectif de travail.
- L’implication du système familial : articuler le travail d’observation avec les repères familiaux, notamment en interrogeant les dynamiques parentales comme développées dans le module sur La Place et le rôle du père dans l’éducation.
Penser la continuité vers l’adolescence
Lorsque les manifestations agressives précoces ne sont ni contenues ni élaborées, elles risquent de se cristalliser et de prendre une tournure plus inquiétante lors des remaniements pubertaires. Les professionnels gagnent à anticiper ces trajectoires pour distinguer les conduites exploratoires de crises plus structurelles, une articulation qui se poursuit dans les réflexions menées autour de la session sur L’Adolescence son agressivité, sa violence.
Si des manifestations violentes massives persistent, s’intensifient ou s’accompagnent d’un isolement marqué, un bilan clinique pluridisciplinaire auprès d’un médecin pédopsychiatre ou d’un psychologue d’un centre médico-psychologique s’avère indispensable pour adapter le projet de soins.
