En institution gériatrique, le quotidien des résidents est souvent rythmé par les impératifs des soins corporels, les contraintes horaires et la perte progressive de repères familiers. Pour rompre cet enfermement perceptif et relationnel, certains intervenants issus de parcours variés — anciens formateurs, enseignants ou juristes — choisissent d’investir la fonction de conteur auprès des personnes très âgées. Cette démarche, analysée au sein des travaux de Monique Durieux, invite à repenser la place de la parole, du récit et de l’écoute au grand âge.
L’art du conte : ouvrir une aire de jeu transitionnelle
Le conte ne se réduit pas à une distraction passive ou à une régression infantile. Selon les concepts psychanalytiques de Donald Winnicott, l’acte de raconter institue une véritable aire intermédiaire d’expérience, un espace potentiel où le sujet peut réassocier des éprouvés internes et des éléments de la réalité extérieure. Pour le résident en établissement de santé ou médico-social, écouter une histoire permet d’échapper momentanément aux limites physiques imposées par la dépendance.
Dans cette dynamique, le conteur propose un pacte symbolique. Par la modulation de sa voix, les silences et les métaphores universelles des récits traditionnels, il sollicite l’imaginaire de l’auditeur sans jamais le contraindre. L’adulte âgé n’est pas infantilisé ; il est convoqué dans sa capacité intacte à ressentir, à s’émouvoir et à dialoguer avec des archétypes qui traversent toute l’existence humaine.
Du récit partagé à l’émergence des paroles intimes
L’effet le plus précieux de ces séances réside dans ce qui advient lorsque l’histoire s’achève. Le conte agit comme un déclencheur mnésique et affectif. Il suscite des résonances profondes avec l’histoire personnelle du résident, permettant à des souvenirs enfouis, des émotions retenues ou des fragments de vie de remonter à la surface du discours.
Recueillir ces fragments constitue le cœur de la démarche exposée dans Paroles de vieux. Les aînés ne demandent pas seulement à être distraits, ils aspirent à témoigner de leur parcours, de leurs deuils et de leurs joies. Cette mise en récit de soi fait écho aux analyses développées dans l’ouvrage Au Tour de Ma Vieillesse, où l’élaboration psychique du vieillissement nécessite d’être soutenue par un regard et une écoute bienveillants de la part de l’entourage soignant.
Repères pour les équipes soignantes et d’animation
Pour intégrer efficacement des ateliers d’expression ou de contes au sein d’un projet de soins en gérontologie, plusieurs repères méthodologiques s’avèrent indispensables :
- Respecter le rythme et la fatigabilité : Proposer des séances courtes, dans un cadre calme, préservé des allées et venues du service pour favoriser la concentration.
- Accueillir la parole sans la juger : Les digressions, les confidences ou les silences consécutifs au conte doivent être reçus avec neutralité bienveillante et discrétion professionnelle.
- Travailler en interdisciplinarité : Associer psychologues, animateurs et soignants pour faire circuler les observations cliniques et adapter l’accompagnement individuel après les ateliers.
En redonnant droit de cité à l’imaginaire, la médiation par le conte permet ainsi de réaffirmer la dignité narrative de chaque personne âgée jusqu’au terme de sa vie.
