Paroles de vieux : le conte et la transmission au grand âge

Lorsque des conteurs interviennent en institution gérontologique, ils ne viennent pas seulement distraire un auditoire fragilisé : ils ouvrent un espace d’adresse et de résonance psychique. Qu’ils soient d’anciens juristes, pédagogues ou formateurs réinvestissant leur art oratoire au service du très grand âge, ces intervenants proposent un cadre sécurisant où la parole retrouve sa puissance évocatrice.

Le conte comme espace transitionnel en gériatrie

L’entrée en établissement d’hébergement s’accompagne fréquemment d’une réduction progressive des espaces d’expression personnelle. Face aux routines du soin somatique, le conte fonctionne comme une « aire de jeu » au sens psychanalytique, un espace intermédiaire où la réalité institutionnelle s’assouplit. En réactivant les mythes, les contes traditionnels ou les récits métaphoriques, le conteur invite le résident à puiser dans ses propres ressources imaginaires sans exiger un effort mnésique contraignant.

Dans la lignée des travaux présentés dans les publications de Monique Durieux, cette approche montre combien le détour par la fiction permet de dénouer des silences, d’apaiser des angoisses de morcellement et de restaurer le sentiment de continuité d’existence.

Faire émerger la parole singulière

Le récit partagé ne s’arrête pas à la récitation : il suscite des échos. Chez les personnes très âgées, souvent confrontées à la perte d’interlocuteurs privilégiés, entendre une histoire fait resurgir des lambeaux de mémoire affective, des souvenirs de terroir ou des émotions enfouies. La parole qui s’ensuit n’est plus simplement une réponse fonctionnelle aux sollicitations du quotidien, mais un témoignage vivant.

Ce travail d’élaboration psychique fait écho aux analyses de Jack Messy dans Au Tour de Ma Vieillesse, où la vieillesse est abordée comme une étape d’intégration intérieure, nécessitant des médiations symboliques adaptées.

Repères cliniques pour les soignants

Pour l’équipe pluridisciplinaire en EHPAD ou en unité de soins de longue durée, la présence de ces ateliers offre des pistes d’accompagnement concrètes :

  • Observer les manifestations non verbales : un regard qui s’illumine, un apaisement postural ou un geste d’assentiment traduisent l’investissement du résident, même chez les sujets présentant des troubles neurocognitifs avancés.
  • Accueillir la parole sans corriger : si une personne âgée mêle ses souvenirs personnels aux éléments de l’histoire racontée, il convient de respecter sa construction narrative sans chercher à rétablir une vérité chronologique stricte.
  • Préserver la temporalité : laisser le temps aux silences et aux hésitations, gages d’une pensée qui chemine à son propre rythme.

En intégrant ces repères au sein des projets d’accompagnement personnalisés, les soignants découvrent des facettes inédites de résidents parfois repliés sur eux-mêmes. D’autres pistes de réflexion sur les médiations narratives sont à retrouver parmi les publications d’Espaces Formations.