Chez le nourrisson et le jeune enfant, le jeu ne se réduit jamais à une activité de pure détente ou à un simple apprentissage fonctionnel. Dès les premières interactions, il représente l’espace princeps au sein duquel se structure la vie psychique. C’est en jouant que le tout-petit apprivoise l’altérité, métabolise ses angoisses et construit peu à peu le sentiment de sa propre continuité d’existence.
Les jalons développementaux au cœur de la motricité ludique
Le développement de la petite enfance s’articule autour de grandes mutations corporelles et affectives. Au fil des mois, le sevrage, l’expérience fondamentale du stade du miroir, l’accession à la marche puis le contrôle sphinctérien jalonnent la trajectoire vers l’autonomie. Chacune de ces étapes fait écho à une réorganisation profonde de l’image du corps.
L’enfant qui commence à marcher ne découvre pas seulement un moyen de déplacement : il expérimente la distance physique d’avec l’adulte, l’éloignement choisi et le plaisir du retour. De même, les jeux de lâcher-prise, de remplissage et de vidage accompagnent souvent l’accès à la continence. Dans cette perspective, la place du corps dans le soin auprès du tout-petit met en lumière la nécessité d’accueillir ces manifestations motrices comme des messages à part entière.
L’espace transitionnel : entre présence et absence
Le concept d’aire transitionnelle, mis en évidence par Donald Winnicott, éclaire singulièrement la clinique du jeune enfant. Face à l’inévitable déception liée au fait que l’adulte n’est pas omnipotent ni disponible en continu, le bébé crée une zone intermédiaire entre son monde interne et la réalité extérieure. L’objet transitionnel — ce bout de tissu ou cette peluche investie d’affects — incarne le pont entre le familier et l’inconnu.
À travers les scénarios de disparition et de réapparition (comme le célèbre jeu du « coucou-le-voilà » ou de la bobine), l’enfant met en scène la séparation pour mieux la tolérer. C’est tout l’enjeu du processus de séparation-individuation : transformer une passivité subie en une activité maîtrisée par le geste et l’illusion ludique. Pour les soignants et accueillants, nourrir la relation auprès du tout-petit implique de soutenir cet espace sans l’envahir prématurément.
Proposer un cadre : nourrir l’imaginaire sans imposer d’images
Dans un contexte contemporain saturé de sollicitations visuelles toutes faites, les professionnels sont amenés à interroger la nature du matériel proposé. Fournir des images préfabriquées ou des jouets aux fonctions fermées risque de figer le processus créatif. Au contraire, mettre à disposition des objets simples, malléables et indéfinis offre un support ouvert à la projection fantasmatique.
Le jeu est aussi le réceptacle des tensions et des peurs. Les monstres, les chutes, les agressivités temporaires qui s’y déploient permettent d’extérioriser les angoisses nocturnes ou les rivalités vécues. L’intervention de l’adulte ne consiste pas à censurer ces expressions déstabilisantes, mais à leur offrir un cadre contenant :
- Observer avec attention : noter les répétitions de scénarios sans poser d’interprétation sauvage.
- Prêter une voix et une contenance : nommer les émotions traversées sans dramatiser la mise en scène.
- Respecter le tempo de l’enfant : lui laisser l’initiative de la règle et de la transformation symbolique.
La posture professionnelle et le partage avec les familles
Accompagner le jeu du jeune enfant en institution exige une écoute fine des enjeux relationnels sous-jacents. Comprendre ce que dit un enfant lorsqu’il casse systématiquement une tour ou lorsqu’il refuse d’entrer dans un jeu partagé aide à décrypter ses défenses psychiques. Cette lecture clinique gagne toujours à être partagée avec l’entourage, en valorisant la place des parents dans le travail avec l’enfant, pour harmoniser les regards et sécuriser l’enfant dans ses multiples lieux de vie.




