En institution gérontologique, proposer une médiation artistique ou expressive soulève souvent des questions fondamentales : s’agit-il simplement d’occuper les heures creuses ou de construire un lieu d’écoute et de rencontre clinique ? Face au vieillissement, à la perte d’autonomie et au sentiment d’inutilité parfois ressenti par les personnes âgées, la démarche créative constitue un levier précieux pour restaurer la relation soignant-soigné et valoriser l’estime de soi.
Le cadre de l’atelier : sécuriser pour autoriser l’expression
Pour qu’un espace créatif prenne sens en établissement médico-social, la rigueur du cadre est indispensable. Contrairement à une animation informelle, l’atelier d’expression repose sur des repères spatio-temporels fixes : un lieu calme préservé des allées et venues du service, un horaire régulier et des rituels d’ouverture et de clôture rassurants.
Cette stabilité offre une contenance indispensable aux résidents confrontés à l’angoisse du vide ou aux déclins cognitifs. Comme nous l’observons également dans d’autres disciplines via l’atelier d’expression en psychiatrie, la permanence des repères permet à la personne vulnérable d’oser l’inattendu sans craindre d’être mise en échec ou jugée.
Médiations artistiques et résonances psychiques
Les supports d’expression sont pluriels et doivent s’adapter aux capacités sensorielles et motrices de chacun :
- La matière et le volume : la terre, le modelage ou l’assemblage offrent une prise concrète, sollicitent le toucher et facilitent une mise en forme des ressentis internes.
- La couleur et le trait : la peinture, le pastel ou le collage permettent de traduire des états d’âme que les mots ne parviennent plus toujours à formuler.
- Le son et le rythme : la musique, la voix parlée ou chantée et les percussions douces réveillent la mémoire affective et réaniment les dynamiques corporelles.
Ces différentes approches s’intègrent étroitement avec la mise en œuvre de démarches spécifiques comme les activités adaptées aux résidents désorientés, où l’accent est mis sur le ressenti immédiat et la sensorialité plutôt que sur la performance esthétique ou le résultat final.
L’effet miroir et la créativité dans le lien
Créer devant ou avec un soignant implique un dévoilement : c’est s’exposer au regard de l’autre tout en se reconnaissant soi-même à travers son œuvre. Pour les personnes âgées traversant des phases de deuil ou d’isolement psychique, la création agit comme un espace de réparation symbolique. Elle permet de sublimer certaines souffrances et de remettre du mouvement là où la résignation risquait de s’installer.
Dans ce contexte, le soignant n’est pas un professeur qui enseigne une technique, mais un tiers bienveillant qui soutient l’émergence de la trace. Cela nécessite une disponibilité psychique particulière, proche de ce que requiert la parole et la communication soignant-soigné : savoir accueillir les silences, accepter les moments de doute et valoriser l’initiative singulière de chaque participant.
Faire vivre la démarche au sein de l’équipe pluridisciplinaire
L’atelier ne peut rester une initiative isolée. Pour déployer toute sa portée thérapeutique, ses observations doivent enrichir le projet personnalisé du résident et nourrir les transmissions institutionnelles. Réfléchir ensemble aux attitudes des résidents durant ces séances consolide le travail et l’esprit d’équipe en EHPAD, en transformant le regard porté sur la personne âgée : elle n’est plus seulement perçue à travers ses limitations, mais à travers ses désirs, ses ressources et sa capacité intacte à s’émouvoir.




