Dans le quotidien des structures médico-sociales et des services gériatriques, les transferts, les rehaussements au lit et les aides à la marche représentent une part majeure de la charge physique des équipes soignantes. Trop souvent réduits à une simple « manutention », ces gestes peuvent rapidement devenir une source d’usure corporelle, de lombalgies et de troubles musculosquelettiques (TMS). Pourtant, repenser la manutention sous le prisme de la mobilisation permet d’inscrire le geste dans une dynamique relationnelle protectrice pour les deux personnes en présence.
Dépasser la manutention mécanique pour privilégier la mobilisation
Le vocabulaire soignant n’est jamais neutre. Parler de manutention renvoie inconsciemment au déplacement d’une charge inerte, ce qui induit une posture d’effort unilatéral chez le professionnel. À l’inverse, le concept de mobilisation replace le résident au cœur du mouvement : même très affaiblie, la personne conserve souvent des capacités résiduelles qu’il convient de solliciter.
On distingue trois grands niveaux d’accompagnement moteur :
- La mobilisation active : le résident réalise lui-même le geste (se tourner, s’asseoir, se lever) sous la simple guidance verbale ou avec un léger guidage gestuel.
- La mobilisation active aidée : le soignant soutient, compense un déséquilibre ou compense un manque partiel de force musculaire, tout en laissant le résident initier l’action.
- La mobilisation passive : indispensable en cas d’impotence majeure ou de troubles moteurs sévères, elle impose un guidage doux, sans traction sur les articulations vulnérables (notamment les épaules) et sans précipitation.
Comprendre la biomécanique pour préserver son dos
La prévention des dorsalgies et lombalgies chez les soignants ne repose pas uniquement sur le port de charges avec le dos droit. Elle s’appuie sur une compréhension globale du schéma corporel :
- L’abaissement du centre de gravité : fléchir les genoux et écarter les pieds pour élargir le polygone de sustentation permet d’utiliser la puissance des membres inférieurs plutôt que celle des muscles lombaires.
- Le rapprochement de la charge : plus le corps de la personne accompagnée est proche du tronc du soignant, moins le bras de levier exerce de contraintes de cisaillement sur les disques vertébraux.
- La synchronisation sans torsion : les mouvements de rotation du buste associés à une charge représentent le facteur de risque le plus élevé de hernie discale. Pivoter par les pieds protège l’alignement rachidien.
Il importe également de prendre en compte l’impact de la fatigue et du stress. Les contractures musculaires chroniques trouvent fréquemment leur source dans un rythme de travail sous tension. Accorder une minute à la respiration et aux étirements en début ou fin de poste contribue à relâcher les tensions accumulées.
La dimension relationnelle au cœur du geste technique
Un transfert réalisé dans la précipitation ou sans explication préalable génère de l’insécurité. Face à la peur de chuter ou à la douleur, une personne âgée se crispe, augmente sa résistance physique et complique considérablement le travail du soignant. Cette incompréhension mutuelle peut parfois mener à des réactions d’opposition vives ; comprendre les origines de l’agressivité dans la prise en soin des personnes âgées permet d’anticiper ces blocages par un dialogue apaisé.
Le regard, la parole posée et le contact des mains doivent guider chaque étape du mouvement. Informer le résident avant de le mobiliser, lui indiquer où regarder et quel membre activer constitue le socle d’une pratique respectueuse. Cette attention constante aux réactions verbales et non verbales s’inscrit pleinement dans une démarche globale de bientraitance préventive.
Aides techniques et travail en équipe
L’utilisation judicieuse du matériel (verticalisateurs, lève-personnes, disques de transfert, draps de glisse) ne doit pas être perçue comme une perte de temps, mais comme un investissement indispensable pour la santé au travail. De même, la gestion des transferts les plus lourds nécessite une coordination étroite entre collègues. Ajuster ses prises et synchroniser ses efforts à deux soignants illustre l’importance du travail en équipe en EHPAD, garantissant la sécurité physique du personnel et le confort rassurant apporté au résident.




